Les constructions de destruction massive (Tribune)

M. Mohammed Azzaoui, a partagé avec Ecologie.ma une tribune que nous publions ci-après dans son intégralité:

 

Je suis né à la campagne, dans une ferme, d’où mon désintérêt pour les villes, sauf lorsqu’elles recèlent des bijoux architecturaux. Alors quand je quitte mon Oriental natal à la découverte de mon pays, c’est pour une randonnée dans la cédraie d’Azrou, ou au milieu des chênes de Bouhachem, ou dans le désert du sud.

De Rabat, en dehors de la gare centrale et des bâtiments art déco, je n’aime que les hauteurs qui donnent sur Bouregreg, particulièrement à l’est, là où la ville n’a pas encore profané le plus beau fleuve du Maroc. Au début du printemps, quand les eaux débordent de son lit, ses rives deviennent verdâtres et marécageuses, rappelant sa gloire d’antan lorsqu’il était craint et respecté par les hommes, encore sauvage, et n’avait pas à lutter contre le béton, son ennemi mortel. Je le contemple avec euphorie et tristesse, euphorie, parce qu’en débit de la fièvre immobilière, le fleuve a encore de beaux restes ; tristesse, parce que tout semble indiquer qu’il ne reste pas beaucoup de temps à ses restes. Ça m’incite à tourner le dos à la ville, à l’accompagner dans le sens inverse de son écoulement, celui qui de la montagne le menait jadis directement à l’océan ; qui le fait passer aujourd’hui, avant d’atteindre l’océan, devant les hommes qui le méprisent, y compris ceux qui sont conscient de sa valeur, parce qu’ils n’y voient qu’un terrain de jeu pour scooters et autres machines à glisse, que des terrasses où l’on siroterait son thé, où l’on lécherait sa crème glacée. De sa faune et sa flore, de son rôle écologique, de sa beauté naturelle, de son importance économique à long terme, on ne voit rien.

Il y a plus de vingt ans, mon errance sur les routes du Maroc m’a amené à découvrir une superbe plage, quelque part entre Tétouan et Oued Laou. La route, accrochée au flan de la montagne et longeant la côte, s’ouvre sur une plage qu’elle contourne en s’éloignant de la mer, avant de renouer avec la falaise de l’autre côté du village. Par sagesse, les habitations étaient accrochées au flan de la montagne (boisée), en face de la petite plaine qui les séparait de la mer. Celle-ci était traversée par une rivière bordée de laurier rose ; au milieu, des carrés de luzerne offraient de quoi paître à quelques vaches ; et bout, il y avait cette magnifique couronne de sable. Par envie possessive inconsciente, Je l’avais appelée, ma plage. Une décennie après cette heureuse découverte, j’ai voulu revoir « ma plage ». Cette fois, lorsque la voiture a quitté le flan de montagne, mon regard s’est heurté à un paysage de désolation : plus de champs de luzerne, plus de vaches, et on ne voyait plus la plage de la route. La petite plaine était enterrée sous des maisons en vrac, avec un plan stupide et des ruelles ternes. Parvenu au milieu du village, je n’ai pas pu continuer, j’ai fait demi-tour et rentré le cœur serré à Martil : « Pourquoi diable enterre-t-on tout ce qui est beau dans ce pays ? ».

Des récits amers comme ça, j’en ai plein. Si je n’avais pas des responsabilités familiales, je passerais le reste du temps qui me reste à vivre à souhaiter de partir le plus vite possible, afin de m’épargner le spectacle de destruction que subissent les derniers paysages naturels du pays. Dieu sait combien la nature ne nous a pas vraiment gâté en matière de précipitations, et les pluies et la neige se font de plus en plus rares au Maroc. Parce que, pour ceux qui l’ignorent encore, surtout parmi les « décideurs » qui autorisent ces défigurations, pour qu’une plage se crée, il faut des siècles de pluie pour arracher des sédiments à la montagne et les broyer ; il faut des siècles d’écoulement d’eau pour que se crée un marécage, susceptible d’accueillir des oiseaux, des poissons, des insectes… Ce que la nature prend des siècles, voir des millénaires, ou même des millions d’années (pour les phénomènes géologiques), à mettre en place, avec souvent un équilibre fragile, l’homme peut le détruire, souvent à jamais, en l’espace de quelques années, voire moins que ça.

« Nous sommes fiers de Mediterrania-Saidia ! » – « Sérieux ? »
Cette ville, dont les appartements et villas qui se vendent au goutte-à-goutte et n’offrent que quelques emplois subalternes (vigiles, balayeurs…), repose sur un terrain jadis inondable. Durant les mois d’hiver et de printemps, parfois même l’été quand les saisons de pluie étaient bonnes, tout se transformait en marécage, avec d’innombrables îlots de végétations où nichaient des oiseaux migrateurs, où des rongeurs creusaient leurs terriers… Les oiseaux, il y en avait par centaines de milliers, voire plus. Sur une dizaine de kilomètres, on ne voyait que de l’eau, de la verdure, des poissons qui sautaient hors de l’eau, et le ballet des oiseaux : cols-verts, mouettes, poules d’eau, hérons cendrés, flamants roses, cigognes… Toute cette magnifique vie, c’est de l’histoire ancienne. On a enterré les marécages et construit à la hâte une ville pour accueillir des européens fortunés qui ne sont jamais venus, à l’exception de quelques vieux couples (heureux ou malheureux ; il faudra leur poser la question). Quand on a compris que surélever n’empêchait pas le terrain d’être inondé l’hiver, on a creusé un canal le long des collines dominant Saidia pour détourner les eaux des ruissellements. Résultat, là où il y avait des marécages, de la verdure, des oiseaux, des poisons et des insectes, il n’y plus rien, à part un petit marécage du côté de l’embouchure du Moulouya. Lorsque le vent est un peu fort, il soulève de la poussière, phénomène que Saidia ne connaissait pas lorsqu’elle était inconnue (et tranquille).

On aurait pu, si on avait écouté les gens et les scientifiques qui connaissaient la région, construire sur les collines qui dominent Saidia. Ça aurait non seulement permis de préserver la forêt, les marécages, leur beauté et leurs millions de vies, mais aussi donné la chance aux propriétaires immobiliers de profiter du paysage de la mer, qu’on ne voit pas à partir de Mediterrania-Saidia, à l’exception de quelques maisons du front de mer.

Le même carnage, qui a défiguré à jamais « ma plage », les marécages et la plage de Saidia (elle est recouverte à moitié de cafés-restaurants), et peut-être bientôt la lagune de Marchika, risque de ravager le lac de Sidi Boughaba, l’embouchure de Chbika, la plage Blanche, et ce qui reste des quelques beaux restes du Maroc.

Le scénario se présente comme suit : Les promoteurs immobiliers et les décideurs découvrent un bel endroit, sauvage et beau. Ils se disent : « Waoow ! C’est beau ! Ça doit attirer les acheteurs potentiels comme des mouches du marché ». Et ils se mettent à éventrer l’endroit avec des pelleteuses ; à l’enterrer sous les briques, le béton et l’asphalte. Puis, ils font de la publicité : « venez découvrir un lieu paradisiaque dans le Plus Beau Pays du Monde ! » Lorsque les gens, avides de magie, arrivent sur les lieux, ils découvrent des maisons quelconques, construites à un endroit quelconque. Ça ne les intéresse pas. Normal, pourquoi troquer Londres ou Paris contre un appartement quelconque, dans un endroit quelconque. Les décideurs et les promoteurs se mettent à réfléchir, chose qu’ils ne font jamais avant d’agir, avant d’éventrer la terre, mais toujours après : « On s’attendait à des mouches et on a droit qu’à quelques hirondelles ! pourtant le lieu est magique !» – « Quelle magie, abruti ! C’était avant que tu ne saccages tout comme un éléphant en rut ».

Ceux qui regardent les cartes postales du journal de 20 heures et se disent : « Waooow ! Les paysages naturels de mon pays sont beaux », je leur conseille de se frotter sérieusement les yeux. Il existe des îlots de beauté au Maroc (que la caméra cadre pour caresser dans le sens du poil ton chauvinisme) : Paroles d’un marocain qui a traversé la moitié de son pays à pied. Parce que pour connaître son pays, mon frère, ma chère compatriote, il faut le traverser à pied. On ne le découvre pas vu d’avion, de train, de voiture ; à la télévision, ou sur Youtube. Le Maroc est en grande partie fait de steppes, de terres arides ou semi-arides, et de déserts. Les forêts et les milieux humides y sont plutôt rares, et beaucoup d’entre eux sont morts ou à l’agonie.

Pour profiter, et faire profiter, des derniers « bouts de paradis » du Maroc, construisons loin d’eux. Prenons des bus –électrique pourquoi pas – ou montons sur des vélos, ou sur les dos de chameaux ou de mulets ou d’ânes, et allons les voir la journée, et le soir venu, rentrons chez-nous, en prenant soin de ne pas les dégrader, de ne pas y laisser des déchets. Lorsqu’il faut construire à proximité, c’est au cas par cas. Un texte standard n’est pas en mesure de cerner les spécificités géologiques et écologiques de tous les milieux naturels du pays. On parle de « cinquante mètres pour les plages » ! « Tu parles ! ». Certaines plages s’étendent sur plus de deux cents mètres, et les cinq cents qui viennent après, sont indispensables à leur équilibre écologique ou géologique. C’est aux scientifiques, à la mémoire des gens de la région et aux expériences internationales qu’il faudra se référer.

Sans une vision globale et une volonté politique à l’échelle nationale visant à préserver les milieux naturels qui font le charme de notre pays et constituent une source de plaisir et de revenu pour ses habitants, les « constructions de destruction massive » viendront à bout de ces milieux dans quelques décennies, peut-être dans moins que ça. Et il n’y aura plus de plage, plus de forêt, plus de milieux humides, plus d’animaux sauvages… Que des Marocains plantés dans un décor lunaire.

Tribune par Mohammed AZZAOUI
Azzaoui
Mohammed Azzaoui est titulaire d’un doctorat en Littérature Générale et Comparée (Faculté des Lettres et des Sciences Humaines- Oujda, 2015) et travaille comme enseignant-formateur au CRMEF d’Oujda (Centre Régional des Métiers de l’Education et de la Formation).

 

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