No, we can’t

Il y a quelques chroniques de cela, les poumons emplis d’espoir, Kheyibaba titrait : « Yes, we can ». À l’époque, sa langue de vipère s’était fait attendrir par l’incroyable élan écologique qu’a connu Marrakech à l’occasion de l’organisation de la COP 22. Une prise de conscience collective s’était alors emparée des remparts de la cité. Foutaise, de la poudre verte aux yeux ! Oui ! foutaise, Kheyibaba laisse ça à Scorsese.

Arrière poubelle de tri sélectif à Casablanca. Photo : Kheyibaba.

 

Aujourd’hui, le chroniqueur fou titre le contraire : « No, we can’t ». Non qu’il souffle le chaud et le froid au gré des saisons, mais ce qu’il a vu en ce 24 mai met définitivement à la poubelle sa foi en un changement des mentalités et de mode de gouvernance dans ce pays. Le lecteur assidu – et donc avisé – a sans doute compris qu’il s’agit de détritus :

Pas plus loin que la veille, Kheyibaba était en train d’attendre son train sur le quai de la gare de Casa-port. Accoutumé aux retards fréquents de la machine, l’homme s’adonnait à son activité préférée après celle de la sieste : l’observation de ses congénères ; une manière à lui de prendre le large en prenant la vie pour des planches de théâtre. La montre murale indiquait 16h06. Les paupières des voyageurs étaient lourdes et leurs estomacs gargouillaient creux. L’atmosphère se tenait pesante et les horloges interne et externe semblaient tourner au ralenti. Soudain, une petite femme portant la blancheur des agents de nettoyage fit son entrée sur scène. Elle était munie d’un fichu sur la tête et d’un sac plastique vacant dans la main. Elle paraissait plus vive et plus vivante que les autres, comme si elle ne jeûnait pas pour des raisons physiologiques. Kheyibaba la toisa de la tête au pied puis devina sur les fichus traits de son visage qu’il n’en était rien. La dame ne pouvait avoir ses menstrues car la ménopause était derrière elle, à moins qu’elle ne fît pas son âge, c’est connu : la misère fait vieillir les corps plus vite que le temps ! Soit, Kheyibaba la suivit du regard. Elle se dirigea vers l’une de ces nouvelles poubelles de tri en inox qu’on voit depuis la COP dans toutes les gares et les lieux touristiques du Royaume, scintillantes, belles à mariées ! Elle passa derrière, l’ouvrit et déversa en vrac dans son sac les contenus des 3 collecteurs. Plastique, papier et verre se mélangèrent comme si de rien n’était. Candide parmi les renards, Kheyibaba crut d’abord à l’erreur humaine. Il accourut vers la femme et lui dit avec la sécurité de l’innocence :

– Madame, je crois que vous avez commis une erreur, il ne faut pas tout vider dans un seul sac, c’est une poubelle à tri sélectif.

La garce pouffa de rire derrière ses incisives pourries puis porta l’estocade à son interlocuteur :

– Réveille-toi mon fils. Ces poubelles ne sont que zwak (littéralement : décor). Moi, on me demande de les vider dans le même sac et c’est ce que je fais, répondit-elle. Elle baissa sa voix de sorcière et poursuivit : Entre nous mon fils, ce n’est pas la peine de t’embêter à trier tes ordures dans ces poubelles, parce qu’on balance tout dans la même décharge après, hihihi.

Kheyibaba ne voulut guère croire ses oreilles, cette peste était parfaitement capable de le mener en bateau. Il cogita un bref instant et se sentit subitement sale. Une sordide évidence lui apparut soudainement telle une révélation : « Cette sorcière dit vrai. Rien ne sert de trier si on ne possède pas des débouchés et des unités de traitement pour chaque type de déchet. Les quelques centres de tri dont dispose le pays sont au stade de projets pilotes et ne traitent et ne distinguent que 2 types de déchets : les organiques et le reste. Dans ce cas, pourquoi demander au consommateur de séparer en amont le verre, le plastic et le papier ? Tout ça n’est donc que paraître. Tout ça n’est que théâtre, une piètre pièce où les acteurs trichent », songea-t-il. Kheyibaba pensait assister à la vie en spectateur, mais en réalité il en était acteur de tous les actes, un figurant participant à un jeu de dupes. Le coup fut dur à encaisser, cela remettait en cause jusqu’à son existence. Alors, la déception devint colère, et la colère devint chronique, du recyclage en somme.

– Ça va mon fils ? Ça n’a pas l’air d’aller, intervint la sorcière.

Happé par la riposte, le chiffonnier de l’info s’éloigna sans daigner répondre. Il dégaina son couteau suisse technologique et mena sa petite enquête, ici, debout sur ce quai. Il se connecta au monde et tenta de connaître la valeur vénale de ces poubelles, histoire d’avoir un ordre de grandeur sur ce marché. Dès qu’il eut pris connaissance de leur prix, une envie de se laver lui traversa le corps, ce fut la douche froide. Ces poubelles coûtent entre 600 et 900 euros pièce, hors taxe. Il enclencha l’option calculatrice, estima de tête leur nombre sur l’ensemble du territoire national (rien qu’à Casa-port, il en compta 28) avant d’effectuer une triviale multiplication. Résultat : un marché d’un montant global avoisinant, au bas mot, les 500.000 euros, soit environ 6 millions de dirhams jetés à la poubelle.

Voilà comment on dilapide les deniers publics, voilà comment on rend un homme millionnaire ou un millionnaire milliardaire (en centimes de dirham). Reste à savoir qui a obtenu ce marché plus que juteux. Le petit doigt de Kheyibaba effleura l’hypothèse d’un fils de flan, un fils de, avec un nom mais sans diplôme, un âne aux petites oreilles ! Toutefois, il ne se sentit plus la force de poursuivre l’investigation ; il s’était vidé, il avait faim, et puis son train était là enfin. Il sauta dans une rame en marmonnant : « Le tri, il faut le faire parmi nos dirigeants. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie, car tant que le ver se tapit dans le fruit, No, we can’t. Non, on ne peut pas. Iiiyeh mankedrouch. » À bon entendeur salaaamoualikoum.

 

Kheyibaba

En plus de l’écologie Kheyibaba est engagé dans d’autres domaines. Ne manquez pas à lire ses billets et ses péripéties directement sur son site: http://kheyibaba.com.

A propos Kheyibaba

Kheyibaba
À travers ses écrits, ce personnage haut en couleur livre au lecteur une réflexion mordante, tous crocs dehors, sur l’actualité nationale et internationale. Ainsi, les faits sociaux et informations qui, de prime abord, semblent anodins prennent une autre dimension après être soumis à l’analyse décalée mais de bon sens de Kheyibaba. En 15 mots : la chronique de Kheyibaba s’adresse à ceux qui savent lire entre les mots.

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