La vulnérable population de balbuzards pêcheurs du PN d’Al Hoceima (Étude)

 

En Méditerranée, la plupart des régions appartenant à l’aire de répartition initiale du Balbuzard pêcheur Pandion haliaetus ont été perdus et leurs populations locales ont disparu au cours des dernières décennies en raison de la persécution. Même si des mesures de gestion directe ont permis une récupération partielle et locale, la population méditerranéenne  ne compte plus que quelques dizaines de couples reproducteurs qui sont toujours exposés à des risques d’extinction locale. L’une des dernières zones de reproduction en Méditerranée du balbuzard pêcheur se trouve le long de la côte nord-africaine entre le Maroc et l’Algérie. Dans cet article, nous relatons de nouvelles informations sur la population de ce balbuzard dans le parc national d’Al Hoceima, au Maroc. L’état de la population de 2012 et 2013 est rapporté et comparée avec les données recueillies au cours de la période 1983-1990. Une réduction du nombre de nids et couples a été observée et une diminution de 35,7% de la taille de la population enregistrée. En outre, nous discuterons des principales menaces identifiées dans les habitats du balbuzard pêcheur (par exemple, le dynamitage et  la pêche au poison) qui affectent la population reproductrice de balbuzards dans cette région. Dans ce contexte, nous soulignons la nécessité de mesures urgentes à faire adopter à l’échelle locale pour la protection de cette population vulnérable dans le cadre d’une stratégie de conservation qui soit aussi à l’échelle de la Méditerranée.

Mots cléfs : conservation, Maroc , Pandion haliaetus, population, menaces

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Introduction :

Le Balbuzard pêcheur Pandion haliaetus, est un rapace à longue durée de vie répartis sur tous les continents sauf l’Antarctique entre 49 ° S et 70 ° N (Poole, 1989). Bien que la plupart des balbuzards pêcheurs qui vivent dans le nord de leur aire de répartition nichent exclusivement dans un arbre à proximité des rivières et des lacs du Paléarctique, ceux de la région méditerranéenne choisissent des falaises rocheuses pour nicher, à proximité de la mer ou d’environnements de pêche dans des eaux saumâtres (Poole, 1989).

Malgré les mesures de gestion directes menées dans les dernières décennies, permettant une reprise partielle en Corse et dans les Baléares (Bretagnolle et al. 2008, Triay et Siverio 2008), la population méditerranéenne montre encore un statut de conservation défavorable (Muriel et al. 2010) , avec moins de 80 couples reproducteurs, répartis entre la Corse (32 couples), les îles Baléares (16-18 couples), l’Algérie (15-17couples estimés) et le Maroc (14-18 couples estimés) (Monti 2012). Grace à des projets de réintroduction l’espèce se reproduit actuellement en Espagne continentale et en Italie centrale, depuis 2009 et 2011 respectivement, (Muriel et al. 2010, Monti 2012).

La population de balbuzards pêcheurs n’a été découverte au Maroc qu’en 1983 seulement, lorsque la première enquête exhaustive a été réalisée le long de la côte méditerranéenne (Berthon et Berthon 1984, Thibault et al. 1996). Au cours de la période 1983-1990, la population a été régulièrement contrôlée, tel que rapporté par Hodgkin et Beaubrun (1990). Cette population, éparpillée le long de la côte rocheuse de Cala Iris à Al Hoceima, est considérée comme le seul noyau reproducteur au Maroc. Ce n’est qu’en 1989 seulement, que deux nids ont été découverts près de Jebha, une petite ville située à 30 km à l’ouest de Cala Iris. Dans les Îles Chafarinas, deux couples de balbuzards pêcheurs étaient présents en 1950 (Terrasse et Terrasse 1997). Depuis 1994, un seul couple habite l’archipel, toujours observé d’ailleurs en Juin 2013 (Triay et Siverio 2008, Monti 2012; G Dell’Ariccia, CEFE-CNRS, comm, 2013). Un événement de reproduction n’a jamais été prouvé pour la côte atlantique du pays, même si ce fut fortement suspecté dans quelques endroits (Thévenot et al. 1985). En dépit de l’importance d’une telle population pour la conservation du balbuzard pêcheur à l’échelle de la Méditerranée, aucun recensement complémentaire n’a eu lieu après 1990. Ce n’est qu’en 2008 seulement, qu’ une nouvelle exploration a été menée par la section locale de l’organisation non gouvernementale : l’Association de Gestion Intégrée des Ressources (AGIR), qui a estimé un total de 14-18 couples dans la même zone (Nibani 2010), aujourd’hui reconnue comme la zone protégée du Parc National Hoceima Al (PNAH).

Pris en charge par l’Initiative méditerranéenne Petite île (Mediterranean Small Island Initiative), le Haut Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte contre la désertification a pris l’initiative de réaliser un recensement global de la population de balbuzards pêcheurs du Parc National d’Al Hoceima en 2012 et 2013. Pour la première fois, les nids ont été soigneusement été vérifiés après escalade des falaises rocheuses. Une telle approche a permis de valider l’exactitude de la reproduction ainsi que d’enregistrer le nombre exact de nids actifs (nombre de couples reproducteurs) et des œufs et/ou des poussins dans la population.

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Figure 1: Emplacement du Parc National d’Al Hoceima, au Maroc, dont la côte de 40 kilomètres a été divisée en quatre zones (de A à D; d’ouest en est) de 10 km chacune. Pour chaque secteur, les paramètres suivants sont signalés:
N = nombre de sites de nidification trouvés;
P = nombre de couples territoriaux. Ces paramètres sont considérés à la fois pour
(a) les données historiques collectées pendant la période de 1983 à 1990 et
(b) les données recueillies en 2012-2013. Les nombres exprimés sont la moyenne de la SD entre parenthèses.
(c) Événements de menaces potentielles, à compter de 2013, sont présentés et classés en trois catégories différentes de distance de la côte (à terre = 0 m; près = 0 > x < 300 m; loin = x > 300 m) pour chaque zone

 

Nous rapportons l’état actuel de la population de balbuzards pêcheurs du Parc National d’Al Hoceima en 2012-2013. Ces résultats sont comparés avec les données historiques des enquêtes précédentes menées entre 1983 et 1990 (Publiés en tant que rapports internes; Hodgkins et Beaubrun, 1990). En outre, nous décrivons et quantifions les principales menaces sur les balbuzards qui ont été identifiés lors de nos séances sur le terrain dans la région.

Matériels et méthodes

Site étudié :

Le Parc National d’Al Hoceima (Figure 1) est classé comme une zone bioclimatique méditerranéenne semi-aride à aride située sur la côte nord du Maroc (Al Hoceima, 42 ° 39 ‘N, 11 ° 05’ E). Il se compose d’une zone marine et une terrestre de 19 600 ha et 28 400 ha, respectivement. La zone protégée qui  fait plus de 40 km de côtes le long de la mer Méditerranée de Cala Iris à Al Hoceima, est caractérisée par de hautes falaises calcaires, des grottes marines et des petits îlots rocheux à proximité de la mer, qui pour la plupart appartiennent à des territoires espagnols (par exemple Peñón de Vélez de la Gomera). La faune de poissons est particulièrement riche et comprend aussi bien des espèces méditerranéennes qu’atlantiques qui entrent par le détroit de Gibraltar à proximité (Nibani 2010). Certaines de ces espèces représentent une bonne proie potentielle pour les balbuzards pêcheurs, qui nichent sur les pinacles rocheux le long de la côte de la mer (Thibault et al., 1996).

Méthodes de recensement

Les enquêtes précédentes relatives à la période 1983-1990 ont été réalisées uniquement par des observations lointaines, en utilisant des bateaux en mer ou une longue-vue de la terre. La position de chaque nid a été enregistrée sur une carte géographique et des photos ont été prises pour une meilleure identification (Hodgkin et Beaubrun, 1990). Les nids ont été considérés comme occupés selon le comportement des balbuzards pêcheurs, à savoir la présence d’individus dans le nid ou dans ses environs et cela lorsque le contenu du nid n’était pas visible du tout à distance. Dans d’autres cas, les nids ont été considérés comme des logements inoccupés si rien n’a été détecté dans le nid ou si aucun balbuzard n’a été observé dans le voisinage de celui-ci, les nids ont été considérés comme indéterminés quand aucune information n’était disponible.

Le recensement de 2012-2013 a eu lieu en mai (comme en 1983-1990), au moment où la plupart des balbuzards pêcheurs reproducteurs élèvent leurs poussins. Une équipe de cinq observateurs, menés par JMD qui a 30 ans d’expérience en observation de balbuzards en Méditerranée, a participé à la mission. Le travail de terrain est composé de 4 jours d’observations chaque année à partir de la terre et 4 jours de relevés côtiers en mer.  Les nids de Balbuzards ont été cherchés le long des falaises côtières au cours des enquêtes au moyen de bateaux de pêcheurs locaux, et le contenu des nids ont d’abord été contrôlés à distance, de la terre,  à l’aide de longue vue. Depuis, nous avons couvert l’ensemble 40 km de côte inclus dans la zone protégée, tous les territoires occupés par des balbuzards pêcheurs ont été scrutés. Un nid a été considéré comme actif si au moins un œuf y’a été posé. Afin d’éviter les risques d’erreurs dans le comptage des œufs et des poussins, le nid  et son contenu de nidification ont été validés par l’escalade des falaises rocheuses à proximité des nids. La présence du balbuzard et le nombre d’œufs et de poussins ont donc été évalués sans équivoque. Les nouveau-nés ont été mesurés, pesés et individuellement marquées par une bague métallique (CRBPO-MNHN, Paris) et une bague de couleur blanche avec un code à trois lettres (pour l’identification à longue distance).

Aussi bien en 2012 qu’en 2013, des menaces susceptibles d’affecter la population de balbuzards pêcheurs ont été observés dans la zone protégée. Les 40 km de côte le long de la PNAH ont été divisés en quatre zones (de A à D; d’ouest en est) de 10 km chacune. Pendant 4 jours de campagnes en mer en 2013, nous avons enregistré tous les événements représentant une perturbation, chacun fut assignés au secteur géographique relatif et sa distance de la côte notée selon trois classes différentes de proximité (riverains, dans 300m, ou supérieure à 300 m). La quantification annuelle de la pêche et les estimations de chaque menace ont été aussi signalées selon les estimations de l’Office national de la pêche du Maroc (ONP) (http://www.onp.co.ma) et de Nibani (2010); leurs effets négatifs sur les habitats et les espèces sont ici Présenté et commenté. Moyennes +/-  SD sont signalés.

Résultats et discussion

Données historiques et situation actuelle de la population

Un recensement régulier de la population de balbuzards pêcheurs été réalisée au cours de la période 1983-1990, sauf pour les années 1984 (de recensement partiel) et 1988 (Hodgkin et Beaubrun 1990). En 1983, cette population a été initialement estimé à 10-15 couples (Berthon et Berthon 1984, Hodgkins et Beaubrun, 1990). Au cours de cette période de surveillance précoce, un total de 52 structures de nids différents ont été enregistrés (moyenne par an =33,6 +/- 6.2) et 14 (+/- 1,8) couples territoriaux sont situés (Figure 1). La population a maintenu une tendance stable montrant une variation limitée en nombre au cours de la période 1983-1990 (tableau 1).

En 2012 et 2013, un nombre total de 23 (moyenne par an = 19,5+/- 4,9) des structures de nidification ont été enregistrées dans le PNAH, entre Cala Iris et Al Hoceima (Figure 1). Durant ces deux années, 6,5 (+/- 3,5) nids ont été visiblement abandonné (structures ont été formées par quelques branches seulement et les nids semblaient avoir été inutilisés pendant plusieurs années).

Quatre nids étaient occupés par un seul mâle territorial, tandis que trois autres ont accueilli des couples non-reproducteurs (aucun œuf / poussin observé). des événements de reproduction ont été enregistrés uniquement dans cinq et sept sites, en 2012 et 2013 respectivement (6,0 +/-1,4 pour les deux années).

L’ensemble de la population était estimée à 20-25 adultes, à laquelle 8-12 poussins peuvent être ajoutés par an. Les poussins avaient environ trois semaines au moment de nos visites en 2012-2013, ce qui signifie que la ponte a eu lieu entre environ mars et avril et l’éclosion à la fin d’Avril (selon une longueur d’incubation de 35-42 J rapportée par Cramp et Simmons 1980). Seulement six des neuf couples territoriaux observés ont été effectivement reproducteurs, et ont représentés le noyau reproducteur efficace de la population en mai 2012 et 2013. Une réduction du nombre de nids et couples territoriaux a donc été enregistré, et une diminution de 35,7% de la taille de la population a eu lieu depuis 1990. En 2012 et 2013, la taille de la population des balbuzards pêcheurs du Maroc était donc bien en dessous des chiffres estimés lors de précédentes enquêtes (Berthon et Berthon 1984, Thibault et al. 1996).

tableau
Tableau 1: Les données de population historique (1983-1990) et actuelle (2012-2013) enregistrées dans le PNAH. Pour chaque année sont signalés le nombre de nids (nids N), le nombre de couples territoriaux (N paires), le nombre de nids abandonnés (des nids abandonnés) et le nombre de nids avec un statut indéterminé (nests undet.). Pour les périodes 1983-1990 et 2012-2013, l’écart-type des valeurs moyennes sont signalés. * = recensement incomplet en 1984, non compris dans les valeurs moyennes, ** = nombre de couples qui se sont reproduits en 2012 et 2013

 

En raison de l’absence de recensements systématiques et répétées au cours de la saison de du début de la reproduction, les données sur les échecs de la nidification précédente étaient non-disponibles, ce qui signifie que la population reproductrice réelle peut être supérieure à notre estimation basée sur le nombre de nids actifs. Par exemple, certains des femelles reproductrices qui auraient échoué plus tôt dans la saison auraient déjà quitté au moment du recensement en mai. Ainsi, la diminution de la population pourrait être peut-être moins dramatique qu’on ne le pensait.

Cependant, les anciens comptages réalisés au cours de 1983-1990 ont été réalisées également au mois de mai au cours de chaque année et donc au même stade de la reproduction que ceux de 2012 et 2013. Par conséquent, si l’on suppose que les taux d’échec de la reproduction à des stades d’incubation est demeuré semblable entre les années 1980 et des années 2010, les enquêtes doivent être comparables. Néanmoins, depuis que nous avons utilisé une méthode de surveillance plus fiable (recensements précédents menés uniquement par des observations lointaines), cela pourrait avoir un impacté le nombre total.

Sur cette base, notre enquête suggère fortement qu’une forte diminution de la taille de la population a eu lieu au cours des 20 dernières années de 14 à 16 couples dans les années 1980 à seulement six couples reproducteurs et neuf couples territoriaux en 2012-2013. En même temps, le nombre total de structures de nids observés a diminué de 52 à 23 nids. Deux types de facteurs pourraient expliquer pourquoi certaines structures de nidification ont disparu au cours des dernières décennies. Premièrement, les facteurs environnementaux tels que le vent et la pluie auraient pu détruire les nids inutilisés. Deuxièmement, les habitants des villages voisins explorent souvent les falaises côtières et utilisent la pêche à la dynamite et leurs passages répétés avec des explosions continues peuvent avoir accéléré le processus de démolition des nids. Ces deux facteurs pourraient être responsables de la destruction rapide des nids.

Pour conclure, un protocole de suivi systématique d’enregistrement des paramètres démographiques de la population  (par exemple, la présence et le nombre d’oiseaux et de leur statut de reproduction, l’éclosion et le succès d’envol) au cours de chaque saison de reproduction est requis et devraient être adoptées dès que possible par le PNAH. La situation actuelle exige des mesures urgentes et efficaces visant à la préservation de cette population vulnérable (Monti 2012).