Biodiversité: épidémiologie d’une disparition

La biodiversité connaît actuellement l’une de ses plus profondes altérations, espèces végétales et animales s’éteignent à une vitesse jamais égalée auparavant. Si bien que les scientifiques pensent que nous entrons dans une nouvelle ère géologique, une ère où l’influence de l’activité humaine sur la planète est telle qu’elle en est devenue une véritable force géologique : ‘l’anthropocène ‘. Cela n’est bien évidemment pas dénué de conséquences…

 

 Nombreux et décisifs sont les services rendus par la biodiversité! De ses services, ceux rendus à la santé en sont indéniablement les moins connus: la biodiversité nous fournit par exemple bon nombre de principes pharmacologiques (médicaments), ou encore freine l’expansion de certaines maladies.

Espèces ‘cul de sac’ et ‘effet de dilution’

Si toute espèce est sujette aux maladies, pas toutes ont la même aptitude à transmettre des agents pathogènes ni même d’en développer des maladies. Ces espèces dites ‘cul de sac’, font office de véritables ‘pièges écologiques’ en contenant dans leurs organismes des agents pathogènes auxquels elles ne sont pas particulièrement sensibles sans en développer les maladies ni les transmettre efficacement ce qui freine leur propagation. C’est ce qu’on appelle ‘effet de dilution’. Fort malheureusement, ces espèces ‘cul de sac’ seraient moins représentées ainsi que plus sensibles aux changements de leur environnement.

Organismes ‘vecteurs’ et espèces ‘réservoir’

L’érosion de biodiversité influence tout particulièrement les maladies propagées par des organismes dits ‘vecteurs’, c’est-à-dire les organismes hématophages faisant office de transporteurs d’agents infectieux à partir d’espèces dites ‘réservoir’  vers des espèces hôtes ; propageant ainsi les maladies dites ‘vectorielles’. Les tiques et les moustiques en sont les exemples les plus illustres.

Le  rapport avec la santé humaine?

L’homme partage de nombreuses maladies avec les animaux, les zoonoses, aux quelles les vecteurs font office de ‘pont’ interspécifique. Le virus du Nil occidental partagé avec les oiseaux, ainsi que la borréliose principalement partagée avec les rongeurs en sont de bons exemples. Cette dernière aussi connue sous le nom de maladie de Lyme, causée par la bactérie Borrelia burgdorferi, principalement véhiculée à l’homme par la tique à partir des rongeurs qui en sont le principal réservoir. Rappelons que la tique n’infeste pas que les rongeurs, la borrélie pouvant être transmise à tout animal piqué, c’est là que l’effet de dilution entre en jeu.

Plus de biodiversité = moins d’humains malades?

Ainsi, une étude menée au début des années 2000 par des chercheurs italiens et de Pennsylvanie sur la capacité du cerf, un hôte de prédilection de la tique, à diluer les borrélies au sein de l’écosystème, conclut  que si un seul cerf peut porter jusqu’à plusieurs centaines de tiques à la fois, cela ne diminue pas le nombre de larves de tique portées par les rongeurs mais que les cerfs agissent plutôt en tant que piège écologique pour les borrélies. En effet, l’organisme du cerf est moins sensible à la bactérie et donc moins apte à la développer et la transmettre, ce sont des hôtes incompétents. Une autre étude menée sur cette même maladie au États-Unis, rapporte une diminution du nombre d’infections humaines dans les zones de plus grande diversité biologique…

Une science qui émerge: l’éco-épidémiologie

L’éco-épidémiologie, science émergente, prend donc toute sont importance dans notre contexte épidémique actuel. Elle pourrait contribuer à une meilleure compréhension des conditions d’émergence d’épidémies et d’accentuation de leur virulence. Nous viennent à l’esprit des épidémies récentes particulièrement meurtrières comme Ebola ou Zika.

Flore et cultures…

La flore n’est  pas non plus épargnée par le phénomène, la baisse de leur patrimoine génétique diminue leur capacité à survivre aux maladies au risque d’en dépérir.  Lors d’une expérience conduite en Chine, le recours à l’effet de dilution a permit de juguler la rouille du riz qui ravageait les variétés les plus économiquement intéressantes cultivées en monoculture, simplement en mêlant diverses variétés de riz à la fois. L’expérience fut si concluante qu’on se passa de l’usage des fongicides à la fin du programme qui dura 2ans!

Entre adeptes de la dilution et ceux de l’amplification…

Notons toutefois, que l’effet de dilution fait toujours débat au sein de la communauté scientifique. La théorie faisant face à de nombreuses limitations : complexité des réseaux trophiques et écologiques, le rôle potentiel des élevages industriels intensifs, le rôle des co-infections etc. Il existerait même un effet supposé inverse à l’effet de dilution ‘effet d’amplification’.  Il stipule que le risque d’épidémie augmente avec la richesse de la biodiversité…

Si l’état actuel des connaissances ne nous permet d’avoir aucune certitude, il nous invite à repenser le rôle de la biodiversité et l’importance de sa conservation. Une nouvelle approche de notre gestion des ressources semble aujourd’hui plus que jamais indispensable. Biodiversité et santé humaine apparaissant de plus en plus intriqués.

 

 

Sources:
“Localized Deer Absence Leads to Tick Amplification” Sarah E. Perkins, Isabella M. Cattadori, Valentina Tagliapietra, Annapaola P. Rizzoli and Peter J. Hudson. Ecology, Vol. 87, No. 8 (Aug., 2006), pp. 1981-1986
http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1046/j.1523-1739.2000.99014.x/full
“Genetic diversity and disease control in rice”: http://www.nature.com/nature/journal/v406/n6797/full/406718a0.html
http://www.humanite-biodiversite.fr/article/l-erosion-de-la-biodiversite-et-l-emergence-de-virus-et-bacteries
http://theconversation.com/lyme-fievre-du-nil-ebola-comment-lerosion-de-la-biodiversite-favorise-virus-et-bacteries-54320

A propos Reda Abouakil

Reda Abouakil

Mohamed Reda Abouakil est un naturaliste et écologiste engagé depuis sa tendre enfance. Passionné par les végétaux et la botanique Reda est actuellement étudiant en médecine.